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L'essentiel maintenant

L'interdépendance, principe fondamental du bouddhisme, s'applique à toutes choses qui, dans leurs corrélations générales et constantes, sont en perpétuelles transitions d'états. Ce caractère changeant et transitoire de toutes existences est nommé "impermanence". C'est une réalité universelle, présente dans le monde, les êtres, et toutes situations. L'impermanence rend possible la naissance, la mort, la vie et la connaissance; elle est aussi ce qui fait que nous mourons.
D'ordinaire, nous n'en percevons pas vraiment les conséquences, surtout au niveau personnel. L'ego a tendance à occulter sa propre impermanence, c'est-à-dire la réalité de sa mort, avec son caractère inéluctable et l'incertitude de son échéance.
La prise de conscience authentique de l'impermanence a des qualités éminemment positives : elle amène d'abord, à un niveau extérieur, une qualité de non attachement et, de par celle-ci, une liberté et une expérience de la vie beaucoup plus souple et moins conflictuelle. Si l'on prend conscience de l'impermanence, si l'on se prépare à la mort et reconnaît vraiment sa réalité, on sera moins attaché et on aura une vie beaucoup plus pleine et riche. Finalement, lorsque l'échéance inéluctable arrivera, elle n'aura pas ce caractère traumatisant qu'elle a en l'absence de préparation. Cette prise de conscience intense de la réalité de notre mort n'est nullement un exercice macabre et encore moins masochiste, mais elle nous fait redéfinir les priorités de notre vie et nous recentre sur l'essentiel dans le présent. C'est dans ce sens qu'apprendre la mort, dans une prise de conscience réelle de l'impermanence, est indispensable pour bien vivre au présent.
Bien vivre la mort

La capacité de bien vivre la mort dépend de ce que fut la vie qui est sur le point de s'achever. La mort est une sorte d'examen de passage, d'aboutissement de la vie; c'est, en fait, l'ultime test d'une vie juste.
Pour pouvoir bien rencontrer la mort, il est important d'apprendre la mort en se confrontant dès maintenant à la réalité de notre propre impermanence. En prenant, dès maintenant, vraiment conscience de la mort, en nous familiarisant avec sa réalité, en se réconciliant avec celle-ci dans une acceptation véritable, il est possible de dépasser le refus et la peur qu'elle crée d'ordinaire quand nous n'y sommes pas préparés. La contemplation profonde de la nature de la vie et de la mort a un caractère profondément libérateur.
Au niveau le plus profond, apprendre à mourir est au cœur de toutes les traditions spirituelles; fondamentalement, il s'agit d'apprendre à mourir à soi-même, à son propre ego. Le cœur du problème est de s'interroger au niveau le plus essentiel : "Qu'est-ce qui vit et, surtout, qu'est-ce qui meurt?". La compréhension de la nature même de la conscience – de cela qui, pour les matérialistes, meurt avec le corps et qui, pour les spiritualistes, persiste au-delà de la mort physique – nous amène à ce cœur du problème. La reconnaissance de la nature de l'esprit supra-individuel qui survit alors que le moi meurt, ainsi que celle de leur véritable nature et de leur caractère illusoire, amènent ultimement à la délivrance même de la mort. Que craindrait celui dont le moi serait déjà mort et qui aurait reconnu que la nature de l'esprit est au-delà des changements?
La vie comme cycle

Selon la perspective bouddhique, la vie n'est pas linéaire, s'écoulant à partir d'un point de départ initial pour arriver à un terme, la mort, qui serait une fin dernière. La vie est cyclique : la mort est l'aboutissement de la naissance, mais il n'y aurait pas de mort sans naissance, ni de naissance sans mort, les deux sont indispensables à la manifestation de la vie et font partie de celle-ci.
Naissance et mort sont des passages, des transitions. Ces notions sont exprimées, dans la tradition tibétaine, par le terme bardo[1] qui signifie littéralement "passage" ou "transition", entendu que les bardo sont des étapes du cycle de la vie et que nous sommes tout le temps "en transit", en transition, d'état de conscience en état de conscience.
Cette perspective est développée dans un ouvrage célèbre - le Livre Tibétain des Morts (Bardo Theudreul) - texte symbolique et largement ésotérique qui développe une vision très élaborée de la mort et de la renaissance. Il décrit les transitions ou transmigrations de l'esprit, aussi bien d'instant de conscience en instant de conscience que d'état d'existence en état d'existence[2].
Notons que ces transmigrations qui constituent "la renaissance", souvent improprement appelée "réincarnation", ne sont pas fondées sur une entité, une âme[3], stable et permanente, qui en serait le support. De plus, et c'est là un point très important, ces notions, dans ce qu'elles ont d'invérifiable, ne constituent pas un acte de foi et chacun peut, en fonction de sa compréhension, adhérer ou non à leurs perspectives et à leurs applications. Le plus important restant la compréhension du processus de transmigration d'état de conscience en état de conscience, d'instant en instant, les modalités de continuité d'expérience après la mort physique peuvent très bien rester du domaine des hypothèses. En fait, seule la réalisation intérieure et profonde de la nature de l'esprit peut donner une confirmation véritable.
Néanmoins, il est intéressant de remarquer que des recherches occidentales, faites avec une approche scientifique, convergent avec les enseignements traditionnels du Bardo Theudreul. Depuis quelques années, des travaux comme ceux du Docteur Moody[4] sur les E.M.I (Expériences de Mort Imminente), ou ceux de Ian Stevenson[5] sur les allégations de souvenirs de vies antérieures, ont eu un certain retentissement.
La prise de conscience réelle de la mort amène une liberté intérieure, une attitude de dégagement et permet de redéfinir les priorités de sa vie par rapport à des critères essentiels. Il fut souvent noté que des personnes ayant rencontré la mort en faisant des E.M.I ont conséquemment transformé leur vie d'une façon très positive.
Description des expériences de la mort

Les enseignements du Livre Tibétain des Morts[6] présentent le processus de la mort associé à différents signes : extérieurs, intérieurs et les plus intérieurs qui correspondent à la dissolution des énergies sustentatrices de la conscience et à la résorption de celle-ci. Plusieurs expériences et des perceptions de lumières, décrites dans la présentation du bardo du moment de la mort, peuvent être précisément rapprochées des récits de ceux qui ont vécu des E.M.I. Les expériences d'aspiration dans un tunnel, de lumière, etc., peuvent être mises en parallèle avec ce qui est nommé, dans le bardo du moment de la mort, "la dissolution de l'élément vent" au terme de laquelle apparaît une perception claire, lumineuse et brillante, qui est la première des expériences de lumière du moment de la mort…
Du point de vue bouddhique, ces expériences sont dites correspondre à l'approche de la nature de l'esprit, nommée "claire lumière", dont l'"a-perception" est lumineuse et bienheureuse. La désagrégation de la conscience individuelle, c'est-à-dire de l'individualité, est comparable à un dévoilement qui révèle la luminosité bienheureuse de la nature immanente de l'esprit.
Ces différentes expériences ont un dénominateur commun transculturel car elles sont issues directement de la nature de l'esprit, de la structure de la conscience et des modalités de sa dissolution qui, de toute évidence, n'ont rien à voir avec les croyances ou l'appartenance culturelle de la personne concernée. Par contre, il est intéressant de remarquer comment des personnes qui ont fait des EMI rendent compte de ces expériences en les conceptualisant en fonction de leur "background" culturel et religieux; le compte rendu de leur expérience étant le recouvrement du processus naturel par leur interprétation faite avec le filtre déformant des conceptions et projections culturelles et religieuses propres à chacun.
Ces similitudes ont inspiré des thèses de médecine dont il existe un résumé, pour ceux qui seraient intéressés par le sujet.
Conseils traditionnels pour rencontrer les expériences de la mort

Au moment de la mort, en plus des expériences de l'agonie dont nous avons parlé et des souffrances physiques associées à la maladie, le mourant est confronté à toutes sortes de fantasmes. Il expérimente une réactualisation des problèmes fondamentaux de la vie en général et de sa vie en particulier, qui avaient généralement été occultés par les préoccupations quotidiennes. A ce moment-là, tandis que le corps devient faible, l'esprit reste fort et ces fantasmes prennent aussi une extrême intensité.
Le leitmotiv du Livre tibétain des morts est : "Reconnais toutes les apparences qui se présentent comme des projections .
LAMA DENYS |